Voici
les différents traits communs qui sont apparus. Tout dabord,
Maurice Pialat et John Cassavetes filment à peu près
la même chose : la cellule familiale, au sens strict
du terme, ou au sens large du groupe, de la communauté.
De plus, ils utilisent une même figure, celle de la grappe
humaine. Quelle soit un élan amoureux, une tentative
de jeu, un désir dappartenance, ou une bagarre, la
grappe humaine, sorte de corps enchevêtrés les uns
aux autres dans une forme de grappe de raisin, traduit toujours
cette idée de communauté. Par ailleurs, dans les
quatre films de létude, le lieu où se tient
cette communauté peut se ramener à un lieu unique :
le domicile des protagonistes. Maurice Pialat et John Cassavetes
filment la famille, chez elle. Egalement, il est étonnant de remarquer
que, chez lun comme chez lautre, ce lieu peut revêtir
une scénographie théâtralisée. Une
autre figure commune surgit alors, celle des corps noirs, sorte
de présence vide, désincarnée, sans velléité
aucune, qui ressemble à une métaphore de lacteur
avant quil ait endossé son habit de scène.
A ce propos, la question de lacteur est centrale chez les
deux cinéastes qui convoquent aussi bien des professionnels
hors normes, que de parfaits débutants, Gena Rowlands et
Lynn Carlin, Gérard Depardieu et les époux Thierry.
Et il y a toujours, chez lun comme chez lautre, ce
désir " dethnographe " dimprimer
sur de la pellicule non seulement la présence dun
corps, mais aussi les traces de son passé. La caméra
de Pialat, comme celle de Cassavetes, inscrit du temps dans
le corps. Cela peut être un passé récent,
cest à dire de lépuisement, par exemple,
comme dans Faces, ou un passé lointain, bien
antérieur au tournage du film, comme le montrent les attitudes
et la gestuelle des époux Thierry, dans Lenfance
nue. Par ailleurs, sur cette question de la temporalité,
le cinéaste français et le cinéaste américain
ont une grande similitude de traitement, qui pourrait se définir
par trois caractéristiques communes : un effet de
brouillage, une notion de constante relance, ou encore un effet
détirement.
. 
-
Marie Louise Thierry dans l'Enfance nue -
Enfin,
il est frappant de constater chez Maurice Pialat, comme chez John
Cassavetes, cette constante dualité de linstitutionnel
et de laffectif. Linstitutionnel, cest la caméra
à distance de Pialat. Laffectif, cest la caméra
" collée " à ce(ux) quelle
filme de Cassavetes. Mais, dans cette dualité, chez Pialat,
les dés ont été jetés avant que le
film ne commence. Dans Lenfance nue, cest
linstitutionnel qui a gagné, dés le début.
Chez Cassavetes, plus quune compétition institutionnel/affectif,
il y a une sorte dintrusion accidentelle du premier terme
dans le second. Même si, chez lauteur américain,
notamment dans Une femme sous influence, cest
laffectif qui gagne.

-
Lynn Carlin dans Faces -
Cette
dualité, qui manifestement est profondément constitutive
de luvre de chacun des deux auteurs, naurait-elle
pas directement à voir avec la position de ceux-ci par
rapport à leur système respectif ? Laffectif,
ce serait le Soi, le cinéaste lui-même. Linstitutionnel,
ce serait lAutre, le système aux marges desquelles
le cinéaste se tient, et quil doit sans cesse combattre
et rejeter. Cependant, les deux cinéastes ne se situent
pas sur les mêmes extérieurs. En effet, John Cassavetes,
après une expérience stérile au sein du système
des studios hollywoodiens, se tient à leurs côtés.
Il trace une droite parallèle à ceux-ci. Pour Pialat,
le " système " serait, très
paradoxalement, celui formé par ses contemporains de la
Nouvelle Vague. Et par la suite, même si Pialat finit par
simposer au centre du cinéma français, il
en reste à lextérieur. Contrairement à
Cassavetes, qui occupe les marges " parallèles "
du système, Pialat se situe sur la marge placée
en son centre.